Seul dans ce grand bureau. Ils et elle sont partis à je ne sais quelle
réunion...Et cette difficulté à avancer. Difficulté à nommer correctement
mes collègues de l'étage. Comment faire ? Comment -pour commencer- créer cette liste correcte, exhaustive de tous ceux que je vois à la pause café, Et pourtant, ils ne sont pas si nombreux, et pourtant je les vois tout de même depuis près de deux ans, malgré ces longs arrêts.
Et ensuite, comment associer un nom et une tête? Un tout petit mystère.. Et pourquoi cette obsession journalière à l'heure de cette rafraichissante
pause café? Pourquoi cette lutte contre soi même, chaque jour. Tous ces
trucs dérisoires, gestes, images, références religieuses. Thomas : "je ne
crois que ce que je vois'...geste vers les yeux, ces deux doigts en V..
François...D'assises, Pierre : Tu es cette pierre, Christophe..qui a traversé l'Atlantique.. Jean-Luc, deux évangélistes à lui tout seul. Isabelle, Isabel la catolica.. Juste le plaisir de cette râlerie attendue,recherchée, parce qu'élevés tous deux dans l'église..., sommes impies, athées..."Bon, ça va bien, je suis athée".
Ils sont là depuis deux, trois, quate ans, et peut être plus. Arrivés dans,
ou après, la grande tourmente. Elles, moins nombreuses, je réussis à les
nommer. Quelquefois aussi, ces vieux de la vieille, que je connais depuis
tant et tant d'années.. Difficulté à les nommer. Soucis bien dérisoires sans
doute, et pourtant, si prégnants...
...
Hier, ce bonheur du vide-grenier. Et pourtant, tout cet univers qui vous
échappe. Tous ces livres qui changent de main. Le bonheur des paroles
échangées, des univers évoqués. Ces bouquins dont vous avez perdu le fil et le contenu. Il ne vous en reste que le bonheur qui'ils vous ont donné. Ce plaisir imprimé au fond de vous-même..Et puis au moment de les entasser dans les caisses, ces remords "Ah non, pas celui là". Je le garde. Des pans entiers de votre existence. Quand tu auras tout vendu, vidé tes caisses, que te resterat-il ? Disparu le plaisir de l'échange, disparu le " ça pourrait vous intéresser ". Fini le "Quand on en a lu un on lit toute la série"...Cette journée m'a usé. Et pourtant, je suis rentré pour le repos de l'après-midi. J'ai eu grand mal à repartir à cinq heures, parler, évoquer
mes rencontres avec ces 'étrangers' espérantophones, qui vous ont été si
près, si présents..Mon correspondant Hirose qui refait surface au bout de
vingt ans, à travers Internet.
...Pour l'heure, pas avancé d'un pouce dans mon chantier. Je n'inscrirai pas dans mon pense-bête ces mots dérisoires : "Aujourd'hui j'ai réussi à ...", "Prochain objectif ...", "Mettre en priorité...". Le tout avec la date.
Garder une trace, pouvoir dire au chef..."Ben tiens, voilà où j'en suis.".
C'est tellement peu, et en même temps, c'est une piste, un laisser-passer,
un "Je ne suis pas venu pour rien"...
Ces mots, je les ai jetés ce matin, sur mon lieu de travail (feignant !). Et maintenant, s'extraire péniblement de ce long repos allongé de près de deux heures. Se poser des questions, essayer de maintenir les paupières et l'esprit ouverts.. Des courriers ? Pourquoi cette torpeur? Journée d'hier trop lourde à porter?
A vous la parole