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Texte Libre

Fond De Grenier..

12 avril 2010 1 12 /04 /avril /2010 17:46

Admettons, déclare la narrateur, être Charlie.. Je pourrais tout aussi bien être Charles, Jules, Isidore... Charlie, pour faire Innne ze ouinde.
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Que pourrai-je vous raconter ? C'est l'histoire d'un mec qui décide d'écrire.. Sait-il lui même ce qu'il va écrire, sait-il encore écrire, sait-il même lire..  Ne restent que des mots sous la langue, des mots qui vous chatouillent le poignet, des mots qu'on pisse au bout des doigts sur le clavier qui n'en peut plus de cliqueter.. Et lui Charlie, qui s'en veut narrer l'histoire d'un mec, le voilà bien en peine de tirer quoi que ce soit d'un crâne bien trop lourd. Rien que ces paupières trop lourdes et ces doigts qui suivent leur cheminement, sans l'oeil qui censurera l'écrit.. La paupière a décidé de vivre sa nuit, et les doigts courent.. Ils n'en finissent pas de pisser la copie, ils n'en peuvent plus.. Charlie écrira-t-il ce chef d'oeuvre impérissable qui vous vaut l'ennui d'une terminale endormie, le discours rasoir du prof de français, le "mouais" incrédule de l'autre, la page qu'on referme après avoir tenté en vain de pénétrer les arcanes du discours ?

Je suis Charlie. J'ai relu ces premières lignes qui se mordent la queue : "Admettons, déclare le narrateur.." Et me voilà.. Refermerai-je la page sur ce : "Je suis Charlie. J'ai relu ces premières lignes qui se mordent la queue.."

Charlie n'en peut plus. Il a décidé de pisser de la copie. Il la voit déjà cette quatrième de couverture. Il ne lui reste qu'à s'en faire le rédacteur.. Il ne manquera pas même, en ce centre commercial, de jouir de cette pile de bouquins, là, avec ce bandeau rouge aguicheur. Il espionnera celui-là, ce type, là, qui s'en va prendre le bouquin, le retourner, lire cette quatrième, piocher les mots en les aléas des pages ouvertes au hasard avant de le reposer tranquillement, à moins qu'il ne le balance tout d'un 'pfeu!' méprisant.. Peut-être aura-t'il droit de cet autre au 'hum hum.. mmouais mmmouais..' accompagné parfois du 'hé, pas mal!'. Il n'en finira pas de ces séances de signature, à tenter de comprendre ce qu'il veut bien dire celui-là avec toutes ces références à des  bouquins qu'il n'a pas lus. Il y a belle lurette qu'il ne sait plus lire. Les mots lui filent entre  les doigts, ça oui, il le sait. Mais le neurone ? Les synapses endormis? Tous ces bouquins qui vous tombent des mains, ces fils d'Ariane qu'on ne peut plus suivre.. Non, il ne peut plus.

Trouver une idée, un fil conducteur... Faisons,  se dit-il, l'apologie du soliloque. Mais un autre aura déjà défriché le terrain, aura balancé son monologue là dessus. Soliloquons au fil des pages, voilà qui ne sera rien d'autre qu'un déballage. Advienne que pourra, qua chacun en prenne une bonne gorgée avant de reposer l'objet, usé, épuisé, en un grand ralbol.. ça va bien cinq minutes son discours. écrivons par avance ce "Pas la peine de sortir votre porte-monnaie.. ".Reste à briser le mur des lecteurs chez tous ces zéléditeurs..Cinq cent fois le thème aura été épuisé, usé jusqu'à la moelle, il ne s'est pas foulé le mec à nous sortir l'histoire du mec qui écrit écrit l'histoire du mec qui écrit l'histoire du mec...

Alors l'idée n'est toujours pas là...Charlie n'en peut mais. Le café ne saura réveiller ces neurones endormis source de tant de questionnement, il ne saura ouvrir ces paupières trop lourdes à porter, il ne saura faire de lui animal social. Pas plus qu'une clope qu'on balancerait sur une dernière bouffée sans plus de.. Jouir simplement du silence d'un bureau déserté, baigner dans cette vacuité, naviguer dans ce bienheureux insuloir. Voilà qui n'est rien qu'ilôt de quiétude dans ce travailloir tout en faire-semblant... Mise à disposition de soi même. Charlie ne peut que dire : "Je ne suis plus là pour personne". Il ne peut que jouir de cette distance bienheureuse, quand bien même le mot se refuse, l'idée s'absente. Charlie s'absente, Charlie se fera transparent, Charlie se fera vacuité..

Notre auteur s'est gratté la tête. Charlie, ricane doucement, penché à son épaule, l'index accusateur, n'en finit  pas d'égrener toutes ces petites misères...Une autre main secouée en un "ouh la la" au trois  points d'exclamation va pointer cette orthographe douteuse. L'autre ne peut que dire, agacé : "Je n'aime pas qu'on regarde par dessus mon épaule". Non, Charlie n'a pas le droit, il ne violera pas le secret de la confession de cet autre. Il ne violera pas. Il ne pénètrera pas ce monde, il n'a pas le droit.

Entassées les heures.  accumulées les pages. Plus qu'usé. Il ne reste qu'une mine HB mille fois retaillée, des copeaux. Eux sont tout de présence, d'existence. Ils ignorent les lignes éffacées. Charlie se renverse en son fauteuil, étire sa carcasse en une crucifixion, s'autorise une mâchoire béante sur un hurlement tout intérieur.. Charlie suivra dans le bleu du ciel la trainée de cet avion, il tracera tous ces croisements denses, estimera des hauteurs... Pour l 'heure il n'en peut davantage, en sa tête ne reste qu'un "S'arrêter c'est avancer". A défaut il pourra toujours se faire le défenseur d'un faire-rien tout d'énergie, de force, d'ouverture. Il se refusera au rien-faire... Il se dit "Tiens, voilà qui n'a guère été évoqué : Du rien faire au faire rien.. Parcours de l'honnête homme". Voilà qui pourrait être le titre d'un bouquin.

....

Charlie a refermé le cahier, a repoussé le clavier. Allons à la fontaine pour une goulée fraîche, jouissons paisiblement du jour qui passe.. Se relire. Bauuuff..Mouais. Bon, je pourrai toujours insérer ça dans je ne sais quoi, découper ça en briques réutilisables pour le roman du siècle, à moins que je ne revende ces quelques lignes pissées à tel autre. Avec un peu de chance il sera assez con pour me filer sa tune pour quelques phrases qu'il aura trouvé bien torchées.. A défaut il me restera toujours à me faire nègre.

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Et merde! J'ai oublié de sauvegarder! et remerde, j'ai balancé le cahier à la poubelle ...

...

"Hé.. les mecs.. Regardez moi ça! Si avec ça je ne réussis pas à me faire un peu de pognon.. Le mec il pourra toujours dire que c'est lui Charlie, tiens, pour qu'il fasse la preuve que.. Je m'en vais te retaper tout ça, balancer le manuscrit original. Tiens, le feu, ça au moins, pour le recyclage.. Ouf! Il a eu le bon goût de jeter ça dans le recyclable. Imagine un peu, pour un peu le mec il te balançait ça dans la poubelle bleue... pour un peu ça foutait le camp dans les épluchures et les merdes du chat."

....

    "A lire votre roman, Charlie, on en vient immédiatement à cette interrogation sur l'écriture, l'écrivain, la distance face à l'écrit, la part d'intimité..  Ce Charlie, c'est beaucoup de vous, non ? On a le sentiment que ce bouquin, vous l'avez sauvé, au tout dernier moment..."

    "Tout auteur, Monsieur Chancepivo, connait les affres de la création. La douleur de la conception non point, car voilà qui est jouissance que cet instant où la machine fait tilt, quand l'idée est là à vous bouffer, mais il y a cette longue gestation, ce temps.."


"Votre histoire de manuscrit sauvé d'une mort certaine par ces éboueurs, c'est un peu tiré par les cheveux, non ?  Voilà qui est dans l'ironie ou vous faites vous l'avocat de tous ces auteurs dont les titres sont refusés par les grandes maisons d'édition ?"...

"Eboueur, recyclage. Vous voulez voir ma feuille de paie, Monsieur Chancepivo ?
"

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